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Cambodge

Khmers Rouges  18 mars 2012

Duch : le maître des forges de l’enfer, un film de Rithy Panh
L’élimination, un livre de Rithy Panh avec Christophe Bataille /
Deux documents essentiels du cinéaste cambodgien, autour du portrait de Duch le responsable khmer rouge des camps de torture et d’élimination M13 et S21.

La question qui me tracasse depuis n’est pas celle de Rithy Panh : que cherche Duch ? Je ne vois pas le moindre mystère dans la position du bourreau, même aussi intelligent et cultivé que l’est Duch.
Cette intelligence est au service d’une mécanique sanglante aussi parfaite que possible, uniquement idéologique et pragmatique : « ma langue est ma lance » répète Duch. La mécanique d’un discours sans inconscient, une contrefaçon de l’humain, un mimétisme de l’éthique. Duch est et se revendique un manipulateur, c’est un prestidigitateur, technique.

Il n’y a pas plus de « part d’innocence » à chercher chez Duch que de « naÏveté » chez Rithy Panh, mais une partie qui se joue entre eux, jusqu’au jour où, brutalement, Duch refuse définitivement de recevoir Panh… et opte pour plaider innocent devant son tribunal.

Alors qu’est-ce qui, en lui, captive à ce point le cinéaste et nous avec ? Au delà du nécessaire et courageux devoir d’Histoire, ce qui est lisible dans son film, son livre et ses interviews, c’est bien la fascination avec laquelle Rithy Panh vient vers Duch. On est troublé à ressentir l’impérieuse urgence qui le pousse vers son bourreau, revendiquée en tant que cinéaste, artiste, magicien. Mon bourreau est mon meilleur ami, celui qui me comprend le mieux.
Sa mise en danger est bien réelle et concrète. Rithy Panh est « perturbé », « désespéré », malade jusqu’à se confier à des psychiatres.

La question, pour moi, est bien : que cherche Rithy Panh, chez Duch ? Je ne peux m’empêcher d’ajouter -comme après avoir vu son bouleversant précédent film, S21, la machine de mort khmère rouge- : pourquoi le discours du bourreau est-il plus révélateur que celui de la victime ?

Attention, la question n’est pas non plus : que cherche l’artiste ? -c’est une question qui n’appartient qu’à l’artiste-, mais : pourquoi ce que cherche un artiste se trouve-t-il à la place même occupée par le bourreau ?

“Le combat est infini contre l’autre caché en soi” (L’élimination p. 229).

Sihanouk  5 décembre 2011

Crédit-photo---Everest-Canto-de-Montserrat

Photo : Everest Canto de Montserrat

Vite affranchi sur le mauvais accueil et l’arrogance que les danseurs parisiens réservent à leurs visiteurs, j’ai abandonné samedi les milongas de la capitale pour un vrai spectacle, celui donné au Théâtre du Soleil (Cartoucherie de Vincennes) par la troupe cambodgienne de Phare Ponleu Selpak : L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge.

J’ai ri, pleuré, nous avons tous ri et pleuré pendant ces 3 heures pleines de bruit, de fureur et de grâce.
Comme son peuple, nous avons suivi Sihanouk, vrai personnage shakespearien emporté dans tant de compromis humbles, scabreux, tragiques ou touchants, sous les bombes américaines, du lendemain du protectorat français jusqu’à la veille du carnage khmer rouge…

Des choses courageuses et difficiles à dire, même pensées et écrites en français par Hélène Cixous, pour le public français du Théâtre du Soleil en 1985.

C’était déjà un beau morceau. Puis avec ténacité et humilité le Théâtre du Soleil a accompagné en re-création les artistes de Phare Ponleu Selpak, de Battambang, Cambodge. Chapeau.
Et a rendu cela possible : ce qui aurait pu ne rester, une nouvelle fois, que leur propre histoire écrite malgré eux, ils la jouent aujourd’hui dans leur langue et leur pensée, cela change tout.

Traduite et jouée en khmer, cette langue terriblement étrangère et musicale, cette histoire c’est la leur, écrite avec le sang, les rires et la gnaque phénoménale des trente artistes qui déboulent sur la scène française. Et, sans se départir de leurs codes culturels ni se cacher derrière aucun exotisme, ils nous emportent immédiatement, nous autres occidentaux, dans l’urgence d’un spectacle de la plus grande exigence artistique.

Un pont magique s’est ouvert et ne peut que s’élargir !
A nous, qui avons bien du mal à simplement nous adapter à d’autres cultures, aussi mal lotis qu’ils pourraient nous sembler, ces artistes-là ouvrent le chemin.

Vivent les petits pays, vive le Cambodge, vive la France.

> Le dossier de presse : ICI
> Le dossier de la revue Mouvement (oct 2011) : ICI

Cambodge  28 septembre 2011