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Plaidoyer pour qu’on me laisse danser tranquillement  6 mai 2019

(Juste une bouteille à la mer)

On entend et on lit vraiment n’importe quoi, partout, tous les jours.

Hier par exemple que la Fédération Internationale d’Athlétisme a exigé tout à fait officiellement de Caster Semenya, double championne olympique et triple championne du monde sur le 800 mètres que, sous peine d’interdiction de compétition, elle se soumette désormais à un traitement hormonal pour faire baisser son taux naturel de testostérone, jugé excessif par rapport à une saine moyenne.
Sebastian Coe -un président de l’IAFF, qui a l’air de savoir ce qui est bon pour les femmes- a déclaré sans rigoler :  » La valeur fondamentale de la Fédération Internationale d’Athlétisme c’est l’autonomisation des femmes. Les régulations que nous introduisons sont là pour protéger la compétition libre et équitable. « 
Caster Semenya a donc logiquement annoncé qu’elle abandonnait la compétition.
C’est ainsi qu’aujourd’hui, au nom des principes d’égalité (ou de sécurité etc) nous nous préparons partout un enfer de deshumanisation hyper-contrôlée. La multiplication des textes, lois, chartes et étiquettes se fait toujours avec l’alibi pervers de vouloir trouver des solutions là où il n’y a jamais eu de problème. Elle a pour conséquences la normatisation, le communautarisme, la gangrène des rapports sociaux, l’implosion de toute éthique humaniste.

Si je commence par cette anecdote ahurissante c’est qu’il n’y a pas de raison que le petit monde du tango échappe à cela. Sauf si nous en décidons autrement.

Cependant tous les jours il y a là aussi un nouveau truc qui me rend malade.
Aujourd’hui, par exemple, une copine m’invite sur Facebook à rejoindre un « groupe fermé » de danseurs que la charte revendique  » sélectif , afin d’obtenir une milonga harmonieuse où les codes seront respectés : pas d’invitation directe, mais invitation par mirada et cabeceo afin de préserver la liberté de chacun, respect du sens du bal, adaptation des mouvements aux autres danseurs et à l’espace.
Vous pourrez nous suggérer des membres (…) mais merci par avance d’ajouter des danseurs susceptibles de respecter ces règles , que nous ne considérons pas comme des contraintes mais qui permettront de proposer une milonga agréable pour tout le monde. « 

Je me trouve très honoré d’être identifié comme quelqu’un qui valorise la bonne conduite du bal. Ce qui est le cas : cela fait vingt cinq ans que je danse et je commence à savoir ce que je demande et ne demande pas au tango.
Cette année, avant de m’inscrire à tel ou tel rendez-vous, on m’enjoint partout d’adhérer à ce genre de « Charte du milonguero ».
Je me trouve certes très honoré mais cette fois je décline l’invitation et je viens répondre cordialement que maintenant tout cela m’est absolument insupportable.

Je viens au bal d’abord avec ma culture du baloche : d’abord pour boire des coups avec mes copains et mes copines.
Mais quand je suis sur la piste, ce baloche c’est le tango. Attention, le tango, « en toda ley ».
Je me considère comme un éternel débutant et j’apprends avec chacune des danseuses qui acceptent de danser avec moi.
Et bien sûr, comme tout le monde, il m’arrive à mon tour de faire quelque connerie sur la piste.
Mais je crois qu’il n’y a pas plus attaché que moi au dynamisme global d’une piste qui tourne, à la primauté de l’abrazo sur toutes les autres qualités de danse et à la dévotion à sa ou à son partenaire comme le point de départ de toute possibilité de tango.

Mais quand on arrive au bal, c’est trop tard pour mettre des barrières. Édifier des murs toujours plus élevés ce n’est que trahir notre faiblesse.
Je suis profondément choqué par la multiplication de ces pseudo-codes, interdits, règles, au nom de notre sacro-sainte protection contre le désordre.
Ce n’est pas derrière elle que nous arriverons à cacher le déclin actuel de la popularité du tango, notre échec à transmettre ses valeurs, notre manque d’autorité naturelle et de légitimité.

1°) Il y a une vraie question de pédagogie
Si la culture du tango est aujourd’hui en déclin ici, la faute n’en est évidemment pas aux nouveaux arrivants -bienvenue à eux- mais à ceux qui ont choisi de transmettre et qui sont trop faibles dans leurs convictions.
Il n’y a pas si longtemps que ça, quand Cacho, Tete ou Hernan venaient par ici, une fois qu’on avait passé trois jours à bien rigoler avec eux il ne serait évidemment venu à l’idée de personne de faire le con sur la piste.
Ces contraintes sont de mauvaises réponses à des questions mal posées, elles ne font que créer le problème, générer de la compétition et de l’agressivité.
Elles créent et entretiennent l’entre-soi, le communautarisme : les « jeunes » avec « les jeunes », les « vieux » avec « les vieux », les « bons danseurs » avec « les bons danseurs », les « alternatifs » avec « les alternatifs ».
Elles divisent d’autant que, derrière les mots, aujourd’hui chacun a sa propre boutique à défendre.

2°) La socialisation des danseurs
Le bal ne tourne pas parce que les rapports sociaux se délitent.
Les gens ne se parlent plus, ni au tango, ni ailleurs.

Par exemple, la mirada. Ah, la mirada.
Il y a quelques jours je retrouve dans un bal une bonne copine avec qui je partage le même plaisir de danser ensemble. Nous ne nous étions pas vus depuis longtemps et je l’interroge sur ses actuels états d’âme, avant, bien sûr, de prolonger l’échange avec quelques tours de piste. Mais elle m’interrompt : « Attends, tu me déranges. Je suis en train de mirader« . Ah, d’accord. Pour finir, ni elle ni moi n’avons dansé la série, que nous avons passée plantés muets sur nos chaises.
Pourquoi vouloir m’imposer des trucs artificiels auquel personne ne croit -un intégrisme que je n’ai jamais rencontré à Buenos Aires-, quand ils ne fonctionnent pas et interdisent explicitement les rapports sociaux ?
Mais laissez-moi inviter et me laisser inviter comme ça se passe bien ! Ce qu’il faut garder c’est ce qui marche le mieux sans emmerder personne : des fois c’est la mirada, des fois c’est autre chose. Par exemple je suis ravi d’être invité par une danseuse, et puis voilà.
Récemment encore, une farouche défenseuse de l’exclusivité de la mirada traverse la piste tout droit vers moi : « puisque tu n’as pas l’air de pratiquer la mirada et que ça fait une heure que je te regarde sans que tu ne me voies, alors je viens te chercher« . Excellent. Et pour cause, je n’avais pas très envie de danser avec elle. Mais bon, nous l’avons dansée, cette tanda, et ça s’est très bien passé.

Il faut vraiment que ce soit un objectif désigné et travaillé de façon professionnelle que les gens reviennent à se parler au lieu de faire le gros dos en attendant que tout ça passe, qu’on les aide à ça.

3°) Le professionnalisme
Puisque le professionnalisme dans le tango est désormais inéluctable (organisateurs, DJs …), allons-y, créons nos vrais critères pros de qualité. Gestion de la salle et de l’accueil, gestion du son et gestion de la lumière : le jour où un organisateur issu de la piste aura franchi ce cap là, il attirera tout le monde et il imposera des critères de qualité en dessous desquels il ne sera désormais plus possible à personne de redescendre.

Il y a aussi parfois des rendez-vous très sympas et des organisateurs, souvent eux aussi des « vieux de la vieille », qui ne lâchent rien. Le WE auquel je viens de participer était un de ceux dont on repart gonflé à bloc. Bien sûr, avant d’arriver on était vraisemblablement, comme partout maintenant, briefés sur une « charte du milonguero » etc.
Cependant, à l’épreuve de la réalité -la configuration de la salle-, il n’y avait pas de mirada possible, pas de lignes de danse possibles.
Mais OK, les gens se sont spontanément organisés autrement, sans plus se prendre la tête et tout le monde s’est unanimement déclaré enchanté.

Pourquoi ? Outre les excellents choix de musiques, pour deux raisons simples :
a) grâce à l’accueil nickel, extrêmement sincère, chaleureux et performant de la petite équipe des organisateurs et de la grosse équipe des bénévoles. Tout le monde se reconnaissait en eux.
b) grâce à l’importance -y compris physique- accordée au bar, les gens se parlaient, un tissu social se formait et sur la piste on retrouvait autre chose qu’une bête juxtaposition de « petits bals à deux ».

Il n’y a pas de mystère : si on veut un bal qui tourne, il faut un bar qui tourne.

Pour ce qui est de parler, on m’en a dit des choses :
 » Tu en as assez fait, protège-toi maintenant.
Il y a maintenant trop de décalage, ils sont dans tout à fait autre chose, dans des trips consommateurs et puritains.
Tu vas y perdre ton jus, perdre ton temps et seulement ramasser des coups.
Il y a suffisamment d’endroits, essaie de trouver là où tu sens bien et danse, c’est tout. « 

À vrai dire j’abandonne de plus en plus l’idée de sortir danser. Mais j’ai commencé en renonçant à fréquenter certains de ces pince-fesses en co-optation où l’on ne danse ni mieux ni moins bien qu’ailleurs -c’est-à-dire généralement très loin de la qualité d’abrazo qui fait que le tango est le tango-.
C’est surtout parce que je n’ai ni les moyens matériels de m’y inscrire aux conditions actuelles ni le confort de vie de le faire avec six mois d’anticipation. La dernière fois que j’ai tenté le coup c’était avec ma chérie d’outre-Rhin qui souhaitait que nous nous retrouvions dans un RV tango cool du Midi de la France.
OK, à 21h00 le jour J, elle m’inscrit d’abord. à 21h 04 il n’y avait plus de place disponible pour des cavalières. Immédiatement contactés, les organisateurs m’ont répondu sans frémir que ce n’était pas grave, ils allaient m’attribuer une autre cavalière parmi celles inscrites en solo.
En y repensant je reste dubitatif à l’écoute d’une autre cavalière amie qui m’explique que les inscriptions anticipées sont le meilleur moyen, en garantissant la parité, de protéger les femmes, victimes du manque de cavaliers.
D’autant qu’elle ne s’en souvenait sans doute pas mais moi si : il n’y a pas si longtemps je l’avais bien entendu me répondre, alors que je tentais de la convaincre se soutenir l’organisation de l’un de mes évènements en manifestant à l’avance son éventuelle intention d’y participer, qu’ » elle était une femme libre et que ce qu’elle décidait de faire ne regardait qu’elle « .

Que faire ? Abandonner ? Mais non, je ne peux pas. C’est au contraire à des moments comme celui-ci que je sens à quel point « le tango est à moi ».

Les organisateurs ne sont pas pour autant de mauvais bougres, j’en sais quelque chose. Il faudrait seulement que tous ceux d’entre eux qui ressentent profondément que « le tango est à eux » ne soient pas ceux-là qui trahissent son essence de danse populaire.
Je pense à ce président de la Fédération Internationale d’Athlétisme et son saccage tranquille des simples valeurs humanistes du sport et de l’olympisme : Sebastian Coe est lui-même un ancien double champion olympique du 1 500m.


Nous n’avons pas d’autres ennemis que nous-mêmes.

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PS : Ceci est mon cri du coeur, pas l’ouverture d’une polémique chronophage. Si j’ai du temps à consacrer au tango, ce serait seulement pour retourner sur les pistes.

Photo : © Falena pics – Monica & Wolfgang – 2019

C’est l’été  10 août 2012

© Photo Marie Glaize

Le Musée d’Art Contemporain de Sète a de belles installations. Ma fille doudoue Marie prend de belles photos. La jambe droite de mon pantalon est bien repassée.

Photo: © Ma fille doudoue

Traversée  7 août 2012

Dans ce petit milieu du tango, qui est un peu… comme on l’a dit, Nanouchka et Martial sont vite repérés comme un tandem insolite et émouvant. Les aficionados, attendus à Sommières (entre Montpellier et Nîmes), à l’étage de leur maison du Moulin à Huile, y reconnaissent immédiatement le parfum oublié des valeurs d’accueil: la générosité, l’imagination et la magie fragile d’un bricolage déconcertant.

Total, ça y est, les gens se détendent et deviennent accueillants à leur tour! Jeunes matelots et vieux loups de mer, tout ça se mélange, ça tourne et y retourne, parfois même de vraiment loin. Incroyable: on a passé une merveilleuse soirée!

Je m’y sens bien, et puis c’est tout. Donc, pour revenir mettre les voiles aux voûtes de leur RdC, je n’ai même pas attendu que Nanouchka m’invite encore à proposer mes vidéos pour la 2nde édition, en juillet dernier, de leur manifestation Erna et Santiago au Moulin, selon leur fantaisie. Je crois que tous, là, on a encore fait un sacré équipage.

La petite idée de mon installation éphémère était de ralentir le public, qui d’habitude diagonale au plus court entre la porte de la rue et l’escalier intérieur. Pour l’inviter à jouer et jouir de cet espace étonnant, périodiquement inondé, j’ai conçu un labyrinthe d’images. Et je me suis bien diverti à observer la diversité des comportements des passagers que j’avais la responsabilité d’embarquer.

Et puis, bien sûr, j’en ai gardé un petit clip.

> Pour voir le clip: cliquez ICI

Au musée, le tango  4 août 2012

L’été, c’est bon, et encore bien meilleur loin des ordis.

Thévanna et Paul, de l’asso montpelliéraine A Bailar Tango, ont eu la bonne idée de m’inviter à réaliser, chaque mercredi de tout cet été, une performance vidéo à l’occasion des bals tangos en plein air  proposés depuis cinq années sur le parvis du Musée Fabre. Cette saison, derrière la façade: une prestigieuse exposition du Caravage.

En matière d’accueil et de qualité des bals tangos, Thévanna et Paul à Montpellier, tout comme Nanouchka et Martial à Sommières, c’est ce qui fait dans le coin de vraiment frais et délicieux. Du tango élevé sous la mer, pour ainsi dire, mais je n’en dirai pas plus et j’accours.

Vidéo: j’ai d’abord testé le mur du fond -pas concluant- avant de commettre plusieurs essais de projection sur la piste même. Non, pas sur le précieux dallage signé pour l’éternité par Daniel Buren, mais sur l’hebdomadaire linoléum de Leroy Merlin, rituellement déroulé chaque mercredi par le pudique Ahmed Yalouz lui-même. Et même pas, comme on me l’a dit, pour protéger les chevilles des danseurs -parfois sujettes à enflures.- « A Montpellier on ne piétine pas les Oeuvres d’Art », me confie Ahmed. « A Nîmes, je ne sais pas. » Ahmed me propose donc de déposer sur mes projections une deuxième couche de linoléum, par respect.

Bref, je comprends qu’il n’est pas convaincu, vox populi, et je ne le suis pas non plus.
Je me suis donc ensuite attaqué à la façade du musée, avec l’humble conviction que je ne saurais par là faire de l’ombre au Caravage. Je proposerai bientôt ici un clip vidéo de cette expérience, et un autre rappelant mon installation de juillet 2012 au Moulin de Sommières, chez Nanouchka et Martial. En attendant, comme Thévanna et Paul nous régalent vraiment sans compter, commis aujourd’hui pour leurs besoins de promotion tanguistique, voici un premier clip de la Milonga du Musée, a bailar in situ cet été 2012.

> Pour voir le clip: cliquez ICI
> Le site d’A Bailar Tango: cliquez ICI

Khmers Rouges  18 mars 2012

Duch: le maître des forges de l’enfer, un film de Rithy Panh
L’élimination, un livre de Rithy Panh avec Christophe Bataille /
Deux documents essentiels du cinéaste cambodgien, autour du portrait de Duch le responsable khmer rouge des camps de torture et d’élimination M13 et S21.

La question qui me tracasse depuis n’est pas celle de Rithy Panh: que cherche Duch? Je ne vois pas le moindre mystère dans la position du bourreau, même aussi intelligent et cultivé que l’est Duch.
Cette intelligence est au service d’une mécanique sanglante aussi parfaite que possible, uniquement idéologique et pragmatique: « ma langue est ma lance » répète Duch. La mécanique d’un discours sans inconscient, une contrefaçon de l’humain, un mimétisme de l’éthique. Duch est et se revendique un manipulateur, c’est un prestidigitateur, technique.

Il n’y a pas plus de « part d’innocence » à chercher chez Duch que de « naÏveté » chez Rithy Panh, mais une partie qui se joue entre eux, jusqu’au jour où, brutalement, Duch refuse définitivement de recevoir Panh… et opte pour plaider innocent devant son tribunal.

Alors qu’est-ce qui, en lui, captive à ce point le cinéaste et nous avec? Au delà du nécessaire et courageux devoir d’Histoire, ce qui est lisible dans son film, son livre et ses interviews, c’est bien la fascination avec laquelle Rithy Panh vient vers Duch. On est troublé à ressentir l’impérieuse urgence qui le pousse vers son bourreau, revendiquée en tant que cinéaste, artiste, magicien. Mon bourreau est mon meilleur ami, celui qui me comprend le mieux.
Sa mise en danger est bien réelle et concrète. Rithy Panh est « perturbé », « désespéré », malade jusqu’à se confier à des psychiatres.

La question, pour moi, est bien: que cherche Rithy Panh, chez Duch? Je ne peux m’empêcher d’ajouter -comme après avoir vu son bouleversant précédent film, S21, la machine de mort khmère rouge-: pourquoi le discours du bourreau est-il plus révélateur que celui de la victime?

Attention, la question n’est pas non plus: que cherche l’artiste? -c’est une question qui n’appartient qu’à l’artiste-, mais: pourquoi ce que cherche un artiste se trouve-t-il à la place même occupée par le bourreau?

“Le combat est infini contre l’autre caché en soi” (L’élimination p. 229).

Tango: le sens du bal  24 janvier 2012

C’est à nouveau en écoutant la radio (France Musique), que j’ai reçu mon paquet d’émotions. Et encore une fois c’est d’Argentine que nous vient la gnaque.

The End: une création extravertie, d’un humour à pisser de rire. Le compositeur argentin Oscar Strasnoy fait un tube populaire d’une musique habituellement estampillée “contemporaine”. Woûûûh! C’est du tango?

Horacio Salgán était déjà un compositeur contemporain aux côtés de Piazzolla et de Troilo et il est toujours aujourd’hui un monstre bien vivant de l’histoire du tango et de la musique.
Bien vivant? Le 14 novembre 2000, Salgán n’a que 85 ans quand, avec Ubaldo De Lio, son complice du Quinteto Real et de toujours, il enregistre piano+guitare au Club del Vino de Buenos Aires.
William, pourquoi ne m’as-tu jamais parlé de ça! Ce son! Ces arrangements! C’est du jazz?

Quand je n’écoute pas la radio, je traîne dans les milongas parisiennes.

Les milongas sont l’une des formes des bals populaires, rien de plus, rien de moins.
Le tango ici, c’est d’abord là où je vais le plus volontiers guincher, me griser, voir du monde, des femmes, boire des coups…
Je trouve formidable qu’il offre le retour de cette belle culture du baloche, oui, à mon avis, l’important des milongas c’est ça.

Mais pour autant, ce qui s’y joue ici n’a pas grand-chose à voir avec la culture argentine du tango, telle qu’on la retrouve partout en filigrane à Bs As, par exemple.
Et, même là-bas, si la danse tango amateur est une composante sociologique majeure de la culture, je n’y vois qu’un inconsistant apport artistique.
Quant aux danseurs professionnels qui témoignent d’un vrai questionnement de l’expression, ils me semblent -que l’on me pardonne- excessivement rares.
Je trouve quant à moi beaucoup plus de tango dans la musique, dans les textes, dans certains comportements d’Argentins ou de musiciens, ici ou là-bas.

Il n’y a qu’à entendre les paroles de la plupart de ces morceaux pour comprendre que, privé de l’humour très italien des Argentins, c’est une certaine énergie mortifère que stimulerait le tango…
Comme il ne manque jamais personne pour gratter la misère sociale, affective et artistique, ce qu’ici on appelle « Tango » reste hélas trop souvent une simple carte postale, un truc à 2 balles, qui attire durablement les gens cherchant des trucs à 2 balles, et moins durablement ceux qui s’estiment un jour trahis par les blablas des inévitables vendeurs de kitsch et qui ne reviendront jamais.
Ou bien repousse ceux qui trouvent ringarde cette vitrine sentimentale.

Mon rêve de créateur de spectacle, celui que j’avais commencé à mettre en oeuvre sur la place du Chapitre à Nîmes, serait de reconquérir un accès au tango en le vidant, par une certaine approche du bal, de tout ce fatras de malentendus. Dans la culture « dure » de l’espace social du bal les sentiments et les mots n’ont pas lieu d’être. C’est bien plus intéressant que ça… Il faut juste ne pas rêver… Un ami danseur me parlait récemment de « conscience fragmentée »: belle image. Au bal je tangote d’abord pour ne pas penser, donc ne parle pas et éprouve l’humour de n’avoir aucun sentiment particulier.
Je danse, je me tais, je m’ouvre et c’est bon…

> Pour écouter The End, d’Oscar Strasnoy: cliquez ICI

> Pour écouter le duo Salgán-De Lio: cliquez ICI

Embrassades  2 janvier 2012



Comme on dit en Allemagne: « bonne glissade dans la nouvelle année! »
Glissons-donc -embrassadeurs- à l’unisson des polissons…
Que gambadent indignés, non-alignés et même le soussigné.
Et embrassons: l’année ne sera pas froide…

La voie de Maurel  26 décembre 2011

Photo France Culture 2011: © Adèle Van Reeth, Tristan Ghrenassia

L’autre jour sur France-Culture, cette émission à propos de l’exil de Victor Hugo à Guernesey…
Mais!… C’est Jean Maurel! La voix de Jean Maurel!
Mon prof chéri de la vieille Sorbonne, qui, il y a trente ans m’a littéralement ouvert la tête! Qui, comme Socrate, “faisait payer ses tours et non ses leçons”!

Avant même sa revendication incessante, guerrière, des vertus de la provocation, quelle émotion de retrouver (“Jean-Jââââcques!…”) la phrase de Maurel, sa scansion, ses points d’appui, “n’est-ce-pas”, pour rebondir, se propulser, chercher ouvertement la transe…

À nouveau, écouter Jean Maurel suscite immédiatement chez moi un irrépressible sentiment d’euphorie, une joie que je connais également, c’est étonnant, lorsque j’écoute le flamenco. Lorsque que le chanteur cherche, cherche en bridant le registre naturel de sa voix, en privilégiant les appuis rythmiques pertinents. En sacrifiant, s’il le faut, de la justesse de la ligne mélodique à celle d’une certaine emphase, d’une certaine boursouflure monstrueuse -allez: hugolienne- de l’expression.

Et la pensée de Maurel est belle comme un crabe. Sa voie, la recherche permanente de la diagonale.
Ou du rythme. Ou du style.
Avec lui nous avons travaillé Kant, par exemple: Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée? Pour entrer dans la pensée. C’était il y a trente ans, mais comme dans un tour de danse, en pensée c’est le premier pas qui compte. Les chemins ne menant, bien sûr, nulle part.
Du potache, Maurel n’a peut-être pas fait un philosophe, mais il m’a appris à danser. Ne m’a peut-être pas habillé pour la vie, mais il m’a deshabillé.

30 ans après-coup, je vois que Maurel est toujours là, sur son fil. Oui, c’est donc possible. Et, à l’entendre 30 ans après, je vois bien que je ne me suis pas déjugé, que je valse même peut-être. Le temps, que je croyais séquencé, avec des périodes, des épisodes -j’ai déjà eu plusieurs vies- est tout de même un temps continu. Ce qui ne veut pas dire linéaire. Ça veut dire que plutôt que périodique, brutalement je le ressens comme cyclique. Périodique, peut-être, mais cyclique c’est sûr. Nietzsche. On revient toujours à la source.

> Pour écouter ou podcaster les quatre parties de l’émission de France Culture Victor Hugo, le génie de l’exil: cliquez ICI

Une flûte en chantier  14 décembre 2011

Ceci-n'est-pas-une-flûte

“Une flûte enchantée” d’après “La flûte enchantée”, opéra de W. A. Mozart, mise en scène de Peter Brook.

Cheap.
Une version réduite pour piano et solistes, qui, comme dit le programme, va à l’essentiel. Mise en scène pingre, distribution vraiment juste (si l’on peut dire): une Reine de la Nuit qui se vautre dans les aigus (OK elle est payée pour ça), et un Zarastro qui aurait pu échanger les rôles avec son ex…
Qu’est-ce qu’il reste de l’opéra de Mozart quand on enlève la flûte et l’enchantement? Il ne reste plus rien. On n’y va pas: on y est.
Les économies de budget ont bon dos. Le public est content (le public est toujours content), mais on ne la lui fait pas non plus (le public est malin).

Je l’ai vu le mardi 13 décembre 2011  au Théâtre de Nîmes

Immoral  9 décembre 2011

Je ne me connais pas de désespoir qui résiste à une glace.
Et pas de désespoir qui résiste à du chocolat.
Une seule chose est meilleure que la glace au chocolat: le sorbet au chocolat.
Mais faut pas du tout en abuser.
C’est tellement mal, que, quand je pense à mon congélo, mon désespoir grandit, grandit…

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