Année : 2019

Plaidoyer pour qu’on me laisse danser tranquillement  6 mai 2019

On entend et on lit vraiment n’importe quoi, partout, tous les jours.

Hier par exemple que la Fédération Internationale d’Athlétisme a exigé tout à fait officiellement de Caster Semenya, double championne olympique et triple championne du monde sur le 800 mètres que, sous peine d’interdiction de compétition, elle se soumette désormais à un traitement hormonal pour faire baisser son taux naturel de testostérone, jugé excessif par rapport à une saine moyenne.
Sebastian Coe -un président de l’IAFF, qui a l’air de savoir ce qui est bon pour les femmes- a déclaré sans rigoler :  » La valeur fondamentale de la Fédération Internationale d’Athlétisme c’est l’autonomisation des femmes. Les régulations que nous introduisons sont là pour protéger la compétition libre et équitable. «  
Caster Semenya a donc logiquement annoncé qu’elle abandonnait la compétition.
C’est ainsi qu’aujourd’hui, au nom des principes d’égalité (ou de sécurité etc) nous nous préparons partout un enfer de deshumanisation hyper-contrôlée. La multiplication des textes, lois, chartes et étiquettes se fait toujours avec l’alibi pervers de vouloir trouver des solutions là où il n’y a jamais eu de problème. Elle a pour conséquences la normatisation, le communautarisme, la gangrène des rapports sociaux, l’implosion de toute éthique humaniste.

Si je commence par cette anecdote ahurissante c’est qu’il n’y a pas de raison que le petit monde du tango échappe à cela. Sauf si nous en décidons autrement.

Cependant tous les jours il y a là aussi un nouveau truc qui me rend malade.
Aujourd’hui, par exemple, une copine m’invite sur Facebook à rejoindre un « groupe fermé » de danseurs que la charte revendique  » sélectif , afin d’obtenir une milonga harmonieuse où les codes seront respectés : pas d’invitation directe, mais invitation par mirada et cabeceo afin de préserver la liberté de chacun, respect du sens du bal, adaptation des mouvements aux autres danseurs et à l’espace.
Vous pourrez nous suggérer des membres (…) mais merci par avance d’ajouter des danseurs susceptibles de respecter ces règles , que nous ne considérons pas comme des contraintes mais qui permettront de proposer une milonga agréable pour tout le monde. «  

Je me trouve très honoré d’être identifié comme quelqu’un qui valorise la bonne conduite du bal. Ce qui est le cas : cela fait vingt cinq ans que je danse et je commence à savoir ce que je demande et ne demande pas au tango.
Cette année, avant de m’inscrire à tel ou tel rendez-vous, on m’enjoint partout d’adhérer à ce genre de « Charte du milonguero ».
Je me trouve certes très honoré mais cette fois je décline l’invitation et je viens répondre cordialement que maintenant tout cela m’est absolument insupportable.

Je viens au bal d’abord avec ma culture du baloche : d’abord pour boire des coups avec mes copains et mes copines.
Mais quand je suis sur la piste, ce baloche c’est le tango. Attention, le tango, « en toda ley ».
Je me considère comme un éternel débutant et j’apprends avec chacune des danseuses qui acceptent de danser avec moi.
Et bien sûr, comme tout le monde, il m’arrive à mon tour de faire quelque connerie sur la piste. 
Mais je crois qu’il n’y a pas plus attaché que moi au dynamisme global d’une piste qui tourne, à la primauté de l’abrazo sur toutes les autres qualités de danse et à la dévotion à sa ou à son partenaire comme le point de départ de toute possibilité de tango.

Mais quand on arrive au bal, c’est trop tardpour mettre des barrières. Édifier des murs toujours plus élevés ce n’est que trahir notre faiblesse.
Je suis profondément choqué par la multiplication de ces pseudo-codes, interdits, règles, au nom de notre sacro-sainte protection contre le désordre.
Ce n’est pas derrière elle que nous arriverons à cacher le déclin actuel de la popularité du tango, notre échec à transmettre ses valeurs, notre manque d’autorité naturelle et de légitimité.

1°) Il y a une vraie question de pédagogie
Si la culture du tango est aujourd’hui en déclin ici, la faute n’en est évidemment pas aux nouveaux arrivants -bienvenue à eux- mais à ceux qui ont choisi de transmettre et qui sont trop faibles dans leurs convictions.
Il n’y a pas si longtemps que ça, quand Cacho, Tete ou Hernan venaient par ici, une fois qu’on avait passé trois jours à bien rigoler avec eux il ne serait évidemment venu à l’idée de personne de faire le con sur la piste.
Ces contraintes sont de mauvaises réponses à des questions mal posées, elles ne font que créer le problème, générer de la compétition et de l’agressivité.
Elles créent et entretiennent l’entre-soi, le communautarisme : les « jeunes » avec « les jeunes », les « vieux » avec « les vieux », les « bons danseurs » avec « les bons danseurs », les « alternatifs » avec « les alternatifs ».
Elles divisent d’autant que, derrière les mots, aujourd’hui chacun a sa propre boutique à défendre.

2°) La socialisation des danseurs
Le bal ne tourne pas parce que les rapports sociaux se délitent.
Les gens ne se parlent plus, ni au tango, ni ailleurs.

Par exemple, la mirada. Ah, la mirada.
Il y a quelques jours je retrouve dans un bal une bonne copine avec qui je partage le même plaisir de danser ensemble. Nous ne nous étions pas vus depuis longtemps et je l’interroge sur ses actuels états d’âme, avant, bien sûr, de prolonger l’échange avec quelques tours de piste. Mais elle m’interrompt : «  Attends, tu me déranges. Je suis en train de mirader« . Ah, d’accord. Pour finir, ni elle ni moi n’avons dansé la série, que nous avons passée plantés muets sur nos chaises.
Pourquoi vouloir m’imposer des trucs artificiels auquel personne ne croit -un intégrisme que je n’ai jamais rencontré à Buenos Aires-, quand ils ne fonctionnent pas et interdisent explicitement les rapports sociaux ?
Mais laissez-moi inviter et me laisser inviter comme ça se passe bien ! Ce qu’il faut garder c’est ce qui marche le mieux sans emmerder personne : des fois c’est la mirada, des fois c’est autre chose. Par exemple je suis ravi d’être invité par une danseuse, et puis voilà.
Récemment encore, une farouche défenseuse de l’exclusivité de la mirada traverse la piste tout droit vers moi : «  puisque tu n’as pas l’air de pratiquer la mirada et que ça fait une heure que je te regarde sans que tu ne me voies, alors je viens te chercher« . Excellent. Et pour cause, je n’avais pas très envie de danser avec elle. Mais bon, nous l’avons dansée, cette tanda, et ça s’est très bien passé.

Il faut vraiment que ce soit un objectif désigné et travaillé de façon professionnelle que les gens reviennent à se parler au lieu de faire le gros dos en attendant que tout ça passe, qu’on les aide à ça.

3°) Le professionnalisme
Puisque le professionnalisme dans le tango est désormais inéluctable (organisateurs, DJs …), allons-y, créons nos vrais critères pros de qualité. Gestion de la salle et de l’accueil, gestion du son et gestion de la lumière : le jour où un organisateur issu de la piste aura franchi ce cap là, il attirera tout le monde et il imposera des critères de qualité en dessous desquels il ne sera désormais plus possible à personne de redescendre.

Il y a aussi parfois des rendez-vous très sympas et des organisateurs, souvent eux aussi des « vieux de la vieille », qui ne lâchent rien. Le WE auquel je viens de participer était un de ceux dont on repart gonflé à bloc. Bien sûr, avant d’arriver on était vraisemblablement, comme partout maintenant, briefés sur une « charte du milonguero » etc.
Cependant, à l’épreuve de la réalité -la configuration de la salle-, il n’y avait pas de mirada possible, pas de lignes de danse possibles.
Mais OK, les gens se sont spontanément organisés autrement, sans plus se prendre la tête et tout le monde s’est unanimement déclaré enchanté.

Pourquoi ? Outre les excellents choix de musiques, pour deux raisons simples :
a) grâce à l’accueil nickel, extrêmement sincère, chaleureux et performant de la petite équipe des organisateurs et de la grosse équipe des bénévoles. Tout le monde se reconnaissait en eux.
b) grâce à l’importance -y compris physique- accordée au bar, les gens se parlaient, un tissu social se formait et sur la piste on retrouvait autre chose qu’une bête juxtaposition de « petits bals à deux ».

Il n’y a pas de mystère : si on veut un bal qui tourne, il faut un bar qui tourne.

Pour ce qui est de parler, on m’en a dit des choses :
 » Tu en as assez fait, protège-toi maintenant.
Il y a maintenant trop de décalage, ils sont dans tout à fait autre chose, dans des trips consommateurs et puritains.
Tu vas y perdre ton jus, perdre ton temps et seulement ramasser des coups.
Il y a suffisamment d’endroits, essaie de trouver là où tu sens bien et danse, c’est tout. «  

À vrai dire j’abandonne de plus en plus l’idée de sortir danser. Mais j’ai commencé en renonçant à fréquenter certains de ces pince-fesses en co-optation où l’on ne danse ni mieux ni moins bien qu’ailleurs -c’est-à-dire généralement très loin de la qualité d’abrazo qui fait que le tango est le tango-.
C’est surtout parce que je n’ai ni les moyens matériels de m’y inscrire aux conditions actuelles ni le confort de vie de le faire avec six mois d’anticipation. La dernière fois que j’ai tenté le coup c’était avec ma chérie d’outre-Rhin qui souhaitait que nous nous retrouvions dans un RV tango cool du Midi de la France.
OK, à 21h00 le jour J, elle m’inscrit d’abord. à 21h 04 il n’y avait plus de place disponible pour des cavalières. Immédiatement contactés, les organisateurs m’ont répondu sans frémir que ce n’était pas grave, ils allaient m’attribuer une autre cavalière parmi celles inscrites en solo.
En y repensant je reste dubitatif à l’écoute d’une autre cavalière amie qui m’explique que les inscriptions anticipées sont le meilleur moyen, en garantissant la parité, de protéger les femmes, victimes du manque de cavaliers.
D’autant qu’elle ne s’en souvenait sans doute pas mais moi si : il n’y a pas si longtemps je l’avais bien entendu me répondre, alors que je tentais de la convaincre se soutenir l’organisation de l’un de mes évènements en manifestant à l’avance son éventuelle intention d’y participer, qu’ » elle était une femme libre et que ce qu’elle décidait de faire ne regardait qu’elle «  .

Que faire ? Abandonner ? Mais non, je ne peux pas. C’est au contraire à des moments comme celui-ci que je sens à quel point « le tango est à moi ».

Les organisateurs ne sont pas pour autant de mauvais bougres, j’en sais quelque chose. Il faudrait seulement que tous ceux d’entre eux qui ressentent profondément que « le tango est à eux » ne soient pas ceux-là qui trahissent son essence de danse populaire.
Je pense à ce président de la Fédération Internationale d’Athlétisme et son saccage tranquille des simples valeurs humanistes du sport et de l’olympisme : Sebastian Coe est lui-même un ancien double champion olympique du 1 500m.


Nous n’avons pas d’autres ennemis que nous-mêmes.

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PS : Ceci est mon cri du coeur, pas l’ouverture d’une polémique chronophage. Si j’ai du temps à consacrer au tango, ce serait seulement pour retourner sur les pistes.

Photo : © Falena pics – Monica & Wolfgang – 2019